Budapest par cœur :
Budapest est bien plus qu'une capitale, c'est un art de vivre.

On le vérifie chaque jour dans les détails de la vie quotidienne de ses habitants qui manient avec malice le fatalisme et l’orgueil. Le Hongrois se tient droit devant ses inventions : la vitamine C, le stylo bille, la dynamo, l’hélicoptère ou le rubik’s cube. Et il est toujours fier quand un prix Nobel vient couronner quelque prouesse artistique ou scientifique de l’un de ses congénères, même s’il s’agit le plus souvent d’un enfant d’une lointaine diaspora. Depuis 2012, le label Hungarikum célèbre et protège aussi bien le paprika ou le szalámi, le lac d’Hévíz ou le parc Hortobágy, la porcelaine de Herend ou l’homéopathie Beres que la méthode musicale de Kodály ou le footballeur Puskás. Que d’histoires et d’inventions dans un si petit pays dont la seule Budapest concentre presque deux des dix millions d’habitants ! On y découvre un condensé de la Mitteleuropa : cette fameuse Europe du milieu, ni tout à fait à l'Est, ni vraiment à l'Ouest, qui a le bon goût d'avoir gardé son âme et de n’être pas encore toute refaite comme sa voisine Tchèque. L'architecture éclectique mélange allègrement Art nouveau, baroque, gothique et brutalisme soviétique, le tout agrémenté de cours intérieures invariablement fascinantes, ces parenthèses hors du temps que l’on découvre en poussant une porte au hasard.
On s’attache instantanément au faste décrépi de Budapest, considérée comme l'une des plus belles capitales d'Europe, et elle le sait. Classés à l'UNESCO, le panorama depuis le château de Buda, l'avenue Andrássy et le métro du Millénaire — l'un des plus anciens du monde, ouvert en 1896 — témoignent d'un passé qui n'a rien de discret. Je vous laisse (re) découvrir l’Histoire de la Hongrie dans un autre article mais l’on comprend que la capitale s’est faite belle pour sa naissance en 1873 en unissant Buda, Obuda et Pest : un afflux de capitaux sans précédent pour édifier le pendant de Vienne dans de somptueuses constructions au goût historiciste assumé. Le Parlement hongrois d’Imre Steindl, immense et flamboyant, en est l'exemple le plus exagérément frappant : démesuré par rapport à la taille du pays, il semble avoir été conçu pour une superpuissance. Ce n'est pas un bâtiment, c'est une déclaration d'intention. L’ayant snobé par habitude, j’ai finalement choisi d’habiter à ses côtés et me réjouis de ce quartier privilégié du Vème.
Mais Budapest, toujours en pleine mutation comme on dit, porte les cicatrices de son histoire sans chercher à les cacher. Parmi ses tralalas d’ornementation on observe des façades encore criblées de balles des différentes guerres et révolutions, des immeubles dans leur jus depuis 1945, des cours d'immeubles où le temps semble s'être arrêté à l’ère soviétique... Je suis toujours atteinte de téléphonite aigue à force de les photographier. C'est cette imperfection assumée qui fait le charme particulier de Budapest et qui explique pourquoi tant de cinéastes du monde entier viennent y tourner leurs films. La ville est un décor naturel, généreux et sans fard. Paradoxalement, sous les traces de la violence d’autrefois, on se sent aujourd’hui très en sécurité dans cette ville au long fleuve tranquille.
Une histoire d’eau
Un fleuve justement et Budapest ne fait pas les choses à moitié. Le majestueux Danube traverse la ville sur près de 30 km, bordé d'architectures impressionnantes et ponctué de trois îles, dont l'île Margit en son centre, véritable poumon vert où les Budapestois pique-niquent, courent, nagent, flânent, bronzent et font la fête. Mais le Danube n'est pas qu'un décor : il est l'âme de la ville, la frontière naturelle entre deux mondes que tout oppose. D'un côté Buda, ses collines royales, ses ruelles tranquilles, ses villas cachées dans la verdure — le Budapest qui dort tôt. De l'autre, Pest, la grande plaine urbaine, centre économique, politique et festif du pays — le Budapest qui ne dort jamais. Entre les deux, sept ponts (sans compter celui de Megyeri de 2008), chacun avec son caractère, son histoire, ses gens qui s'y donnent rendez-vous. Incapable, dès ma première venue à Budapest en 1999, de trancher entre préférer Buda ou Pest, j'ai longtemps fait des ponts mon territoire de prédilection.
Curieusement, bien que la Hongrie n'ait (plus) aucun accès à la mer, l'eau est ici une obsession nationale. Les sources thermales surgissent de partout : les Romains les utilisaient déjà, les Turcs y bâtirent de somptueux bains au XVIe siècle, et les Budapestois continuent d'y tremper quotidiennement avec un sérieux tout médical. Les célèbres bains Széchenyi et Gellért, ouverts dès 1913, sont devenus de véritables institutions où l'on refait le monde dans un bouillon à 38 degrés. Les années 2000 ont ajouté une couche : les désormais célèbres Sparty, soirées électro organisées dans ces mêmes bains, la nuit venue. Triple hélas, de confidentielles elles sont devenues hors de prix et noyées sous le tourisme. Bref, du sérénissime au franchement décadent, Budapest sait tout faire. Petite digression aquatique pour évoquer le lac Balaton, à 80 km de la capitale, véritable mer intérieure et terrain de jeu de toute la nation. L'été, c'est Ibiza avec carpes, lángos et bières à tour de bras. L'hiver, c'est le silence absolu et parfois un lac gelé. Les deux valent le détour. Le Nord est censé être chic et privilégié, le Sud est plus festif et populaire.
Un sens de la fête
Bien que ce soit un consensus de dire que les Hongrois sont plutôt pessimistes, Budapest manie la martyrologie et la fête avec brio. Ironie du sort, la Mecque de l’entertainment se situe précisément dans l’ancien ghetto juif, qui abrite la capitale européenne des enterrements de vie de garçons et de jeunes filles. Au début parce-que la bière y était parmi les moins chères du continent, aujourd’hui parce-que les nuits y sont longues et les remords plutôt courts. Mais la fête budapestoise ne se résume pas aux touristes en goguette ou à la rue Kazinczy-du-vomi. Elle a ses propres temples, ses propres rituels.
Les kert d'abord, ces bars éphémères installés dans des cours d'immeubles en rénovation, à mi-chemin entre le squat branché et le salon de jardin improvisé. Le Ruin Bar est devenu une institution mondiale, imitée de par le monde, temple de l’instagrammable. J’ai vu le tout premier, le Szimpla, se construire depuis mon balcon – malheureusement car plus rien n’y est confidentiel. Mais il en existe pléthore d’autres, y compris dans les quartiers autrefois dits tsiganes comme Józsefváros à l’image du Ground, garanti made in Hungary, comme chez Manyi côté Buda. Personnellement, je préfère encore les terrasses du Palotanegyed.
Ensuite, le fameux festival Sziget, surnommé le Woodstock de l'Est, qui accueille chaque été 450 000 festivaliers sur une île du Danube. Les Hongrois font les choses bien. Sans compter qu’il existe tout plein d’autres festivals cachés dans toute la Hongrie. Une folie ! A l’instar de celui O.Z.O.R.A, je ne vous en dis pas plus, intentionnellement. Vous expérimenterez par vous-même, il n’y a pas d’âge pour ça ici !
Et puis, moins connu mais absolument à ne pas manquer : les Táncház, ces maisons de danse où Hongrois de tous bords viennent danser sur leur musique folklorique avec un enthousiasme qui ferait passer un concert de rock pour une réunion de copropriété. C'est joyeux, c'est vivant, c'est profondément hongrois. On y dans tous en rond à la mode de chez eux, même si l’on n’y entend rien, invariablement invité à se mélanger joyeusement les pinceaux et son shot à la pause.
A boire et à manger justement
À table, on ne se plaint pas. Alors que la ville ne comptait que si peu de choix à la fin des années 90, un sens inné de l’adaptation pour la gastronomie internationale a vu naître une flotte de restaurants branchés, et même sept restaurants étoilés. Mais la vraie cuisine hongroise est roborative, sincère, et se fiche des tendances. La preuve, ses traditionnels lángos et Kürtös kalács ont pris le pas sur la street food galopante. Je ne vais pas faire mon originale pour une fois, car si je ne devais garder qu'un plat, ce serait le gulyás — ce monument national à mi-chemin entre la soupe et le pot-au-feu. Ce n’est pas faux de dire qu’il y en a autant de recettes que de hongrois. Et puis je mentionnerais la kolbász de Mangalica, saucisse de ce porc endémique avec de longs poils laineux : un cochon-mouton je vous jure ! Côté breuvage, la bourguignonne que je suis se complait dans des vins qui se démarquent de plus en plus, on est loin du seul choix du Tokaj, « le roi des vins et le vin des rois ». Entre une limonade maison au sureau et une Pálinka, l'Unicum s'impose : une liqueur amère à base de plantes, inventée — dit la légende — comme remède aux crampes intestinales de l'empereur Joseph II. « L'amertume de la vie » m’a un jour soufflé un local, comme meilleure définition. Personnellement, je ne sais en boire qu'en Hongrie, avec des Hongrois — partout ailleurs, c'est proprement imbuvable. Mais très digestes sont les conseils suivants :
Mon top 5 à Budapest, millésime 1999 — toujours valable
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Grimper les collines de Buda à pied et regarder le paysage sur le Danube se déployer à chaque lacet. Aucune application ne remplace ça. D’abord celles du Gellert et du château, et puis s’éloigner jusqu’en direction de la Slovaquie !
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Se perdre dans les méandres de la forêt de Normafa l'été, y faire de la luge l'hiver. On y accède de mille façons : du bus au télésiège, en passant par le tramway.
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Aller nager en extérieur au Palatinus de l'île Margit, été comme hiver — oui, hiver aussi, ne soyez pas frileux – et aller dans les derniers bains encore épargnés par le surtourisme.
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Chiner le samedi matin au marché aux puces d'Ecseri et le dimanche sur l'emplacement de l'ancien marché aux fleurs de Budaörs.
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Le WAMP est mort, vive le Makers' Market Fény utca : le marché mensuel des jeunes créateurs hongrois.
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Aller apprendre à danser les chorégraphies traditionnelles hongroises certains vendredi soir au Fono, loin côté Buda. (Moldvai táncháza)
Bon, ça fait 6 mais cela fait sens. Les miens sont depuis longtemps taillés pour respirer chaque centimètre de la ville. Revenir vivre à Budapest les émoustillent avec un bonheur chaque jour renouvelé. J’espère bientôt vous contaminer… Hungarikokoriko !
